Malgré les habituelles aigreurs matinales dues à notre régime “survitaminé”, nous nous réveillons tôt pour partir à Marandeuïa, une petite île réputée pour sa vie d’un autre temps et ses plages de sables blancs. 4h de trajet en bus me permettent de prolonger ma nuit et ainsi, calmer mon cerveau en ébullition.
Une fois au port, deux pêcheurs nous emmènent sur l’ile pour cinq réals. La principale ville, d’une centaine d’habitants, se nomme Algodoal. Nous trouvons une chambre dans une pousada après une heure de recherche, puis commençons la journée en nous réhydratant à l’aide de quelques Skolls dans un bar reggae. Pendant la journée, l’ile se vide de sa population, j’apprends que c’est le dernier dimanche des vacances pour les brésiliens. Après avoir consulté un guide du routard, nous décidons de rejoindre la praya da princessa, une des plus belles plages de l’ile, censé être un lieu de quiétude, à quelques kilomètres du village.
Nous traversons un chenal en pirogue et foulons le sol de ladite plage. Des brésiliens ivres titubent à notre rencontre. Une fille avec un horrible appareil dentaire s’empare de ma serviette et menace de jamais me la rendre si je ne lui fais pas l’amour sur le champ, enfin, sur la plage…
Je pense simplement; trop de fer dans les dents, trop d’alcool dans le sang, hors de question de tremper quoi que ce soit là dedans!
Un peu plus loin sur la plage, une rangée de bars exhibe fièrement d’innombrables caissons de basse crachant des morceaux saturés de reggae. Devant, des zombies errent, se déhanchent benoitement au rythme de la musique. Sur des visages livides, burinés par l’excès, je croise des regards perdus dans l’illusion du bonheur. Ziggy, une grande tige allemande rencontrée à Belém, m’appelle au loin, elle nous a devancé d’un jour. Saloperies de guides touristiques à nous entrainer dans les mêmes endroits.
Moi qui envisageait le voyage comme une forme de décloisonnement mental; je me rends compte que le conformisme sévit jusqu’au fin fond du Brésil. Comme le lieu impose d’être dans un état second, nous achetons, sans conviction, des bouteilles d’alcool. Je demande à un Brésilien où trouver de l’herbe, un autre vient vers moi et me propose cocaïne, héroïne, crack, ecsta mais rien à fumer. La weed est trop douce pour les morts vivants. Un vieux rasta collé contre une enceinte géante propose à mes yeux curieux une danse spasmodique avant de s’effondrer par terre, à côté de lui, un mec dévore la langue de sa copine en malaxant le gras de ses énormes fesses. Envie de vomir, je dois fuir à tout prix cette fête. J’exècre le tourisme de masse!
Sur le retour, je constate avec tristesse que les gens jettent sans gênes aucunes leurs immondices par terre. Un paradis de dunes, de sables blancs et de somptueux lagons gangrenés par l’humanité. Viles sauterelles empoisonnées aux plaisirs vulgaires et éphémères, est-ce bien moi qui pense? Assis sur la plage, un mec défoncé jusqu’aux os se pisse dessus, et par la même occasion, chie sur sa dignité. La décadence suit son chemin, je poursuis ma route. Dépité, je décide de me coucher.
Dès le réveil, nous décidons de profiter un maximum de la journée en partant découvrir l’Île. Nous rencontrons deux grapheurs Beleneses, ils nous font fumer de l’herbe dans du PQ en nous montrant lagons et dunes environnants.
Après un football endiablé, nous cuisinons un poisson, avec l’eau rougeâtre du lagon et des citrons verts, dans une paillote au fond de la plage. Le soleil tape dur et accentue les effets de l’herbe. Un voisin nous vend un sachet de riz 2 reals, pour accompagner notre poisson-chat. Nous parlons à table des graffitis brésiliens en buvant des bières glacées, moment grisant. Petit Oignon et Snoop Dog (leurs noms étant très complexes à prononcer, nous leur avons rapidement trouvé des surnoms), roulent joints sur joints. Je leur propose de mettre un peu de tabac pour atténuer l’effet, Snoop me dévisage méchamment, un silence en guise de réponse, Snoop… À la fin du déjeuner, je suis complètement défoncé.
Marée basse, la plage s’étend sur des kilomètres, nous nous perdons dans un désert de sables avec un chenal comme seule piste. Nous rencontrons un Dj du coin, habillé de tatouages, coiffé de dreads, nourri à la dope. Sa copine, plutôt bien foutue, en maillot de bain, s’amuse avec un flingue à air comprimé, Tarantino devrait venir faire un tour dans le coin. Je la salue, elle laisse lentement aller ses yeux jusqu’à moi et esquisse un signe de tête, putain de camé.
Nous finissons tranquillement la journée à barboter dans les lagons en fumant avec Petit oignon et Snoop. Snoop aperçoit un serpent dans l’eau et hurle “cobra, cobra!” en rejoignant à toute vitesse la rive. Il m’expliquera plus tard que l’endroit en est infesté. Au brésil, le jeu vaut toujours la chandelle.
Le soir, j’écris face à la mer, sur la table de la terrasse d’une paillote de rastas, verre de caipirina à la main, en regardant le soleil tomber. L’alcool me secoue la boîte à idée, ma plume se libère. Une averse me stoppe dans mon élan, pardon maman de ne jamais t’avoir envoyé cette lettre, il pleuvait..
Je me réfugie sous la paillote et commande un autre verre. Pendant ce temps, Léo rencontre un groupe hétéroclite qui nous invite à sa table. Les verres s’enchaînent au rythme d’une bossa-nova jouée par Léo et un jeune roots. Un vieil ivrogne me parle de musique, mais n’arrive pas à finir ces phrases, en proie à d’étranges crises de rires. Je ris avec lui, la joie nous unit, la catchaça aussi.
Je retrouve Snoop, il me confie que nous avons écoulé tout son stock d’herbe pendant la journée, gros malin. Je lui propose gracieusement d’en racheter. Nous partons ensemble en laissant derrière nous Léo entouré de ce qui commence à ressembler à un public. Snoop m’emmène au fond du village, dans un bidonville, des minuscules maisons s’entassent sur quelques centaines de mètres. Bourré, je pisse contre un mur à côté d’un cheval errant, il regarde mon engin avec un air narquois, saloperie de bête. Une fenêtre s’ouvre, une main nous tend un sachet, je donne cinq reals en retour, transaction réussie. Avant de rejoindre les autres, Snoop me demande de le suivre pour saluer le dealer de l’Ile et lui payer une commission. Étrange procédé, il aurait pu prélever sa dose en amont, sans doute un mec un peu mégalo qui aime les remerciements.
Je pénètre dans une boite sur pilotis. Dans la pièce seuls quelques meubles que l’on trouve dans toutes les boîtes chip du monde. Un morceau de reggae anime l’endroit vide. Au fond, un type nous attend, la cinquantaine, sec, les traits tirés par une consommation excessive de cocaïne. Entre deux tocs nerveux, le mec nous invite à nous asseoir. Snoop prend mon herbe et lui en verse une partie directement sur la table basse faisant face au canapé. Deux grands types aux regards bovins nous rejoignent et se postent à ma droite et à ma gauche. À leur manière de me dévisager, je devine qu’il travaille probablement comme videur ici, les videurs ont tous la même manière méprisante de balayer du regard une personne.
Nous pensons tous la même chose, pourquoi un petit blanc vient risquer ses couilles ici?Je sens une tension monter, les mecs hésitent à me dépouiller. Je ne me démonte pas et me mets à raconter n’importe quoi en cherchant à provoquer rires et sympathies. J’envoie des tapes amicales dans le dos des gros bras pour leur montrer que leurs physiques hors normes ne m’impressionnent pas. Les molosses rentrent les crocs. Je jette mon sachet d’herbe et vide mes poches sur la table pour installer un climat de confiance. Le baron sourit et essaie de m’apprendre quelques mots d’argots. Tout le monde roule, mon cerveau se perd dans un gigantesque nuage de fumée, je n’arrive plus à voir correctement et interprète la réalité de manière tout à fait singulière. Le baron m’emmène dans l’arrière-salle et me montre avec fierté un parterre de bouteilles vides, signe du bon fonctionnement de son commerce. L’effet de la weed devient trop puissant, je profite d’une discussion entre Snoop et le Baron pour m’extirper en prétextant une envie de pisser. Je vais à l’étage pensant y trouver les toilettes et me rends vite compte que je me trouve dans l’espace privé du Baron, il vit au-dessus. Le panneau privé que j’ai enjambé aurait dû me mettre sur la voie, putain de défonce !
À peine le temps de réaliser, les molosses sont déjà là et m’aboient dessus, ils m’éjectent au sous-sol en me balançant dans l’escalier. En bas, le baron m’attend. Je regarde Snoop et l’interroge du regard, il me fait signe qu’il ne peut rien pour moi. J’ai apparemment franchi une grave limite. Le baron me provoque, menace de me tuer, les molosses se rapprochent et envahissent ma sphère privée. La panique me fait perdre mon Portugais, je balbutie quelques excuses, mais rien y fait, les mecs sont vraiment vénères. Je pense rapidement à l’absurde de la situation, me faire buter pour une envie de pisser, quelle merde! Pendant 5min qui en paraissent 30, les mecs continuent de me menacer, je ne comprends pas tout, mais le ton suffit. Je finis par craquer et leur hurle en français entre des sanglots retenus, « putain, finissons en maintenant, butez moi tout de suite si vous voulez mais arrêtez de me cuisiner! ». Les mecs marquent un temps de silence, ils n’ont probablement rien compris, aucun d’eux ne parle français, mais le ton… Le baron éclate de rire et m’embrasse en me disant quelque chose comme “t’inquiète, je te charrie”, drôle très drôle, salopard! Snoop me regarde, rassuré, et sourit.
Je leur explique que je dois rejoindre mon pote Léo, je récupère mes affaires en vitesse sur la table et m’arrache après quelques brèves salutations. Snoop me suit. Mon coeur met un certain temps avant de se calmer, je gueule sur Snoop “t’aurais pas pu me dire qu’ils déconnaient!”, il me répond qu’il en avait aucune idée, lui même a un peu peur du baron.
De retour sur la plage, je retrouve Léo avec un groupe de gens autour d’un feu. Une jeune Brésilienne chante, sa voix est envoûtante, son physique ordinaire, je suis amoureux d’elle le temps d’une chanson. Des jeunes Brésiliennes viennent me draguer, elles ont à peine 15 ans. Je les repousse assez méchamment, mais accepte tout de même les verres qu’elles m’offrent. Une heure plus tard, je rampe jusqu’à mon lit en laissant derrière moi une paire de tongues achetée l’après-midi même.







